LIGNÉE ROYALE

La reine des voitures, la voiture des rois. RR. L’un pour Charles Rolls, l’autre pour Henry Royce. Double R pour logo, rouge au début, puis noir suite aux décès des deux gaillards. Savoir-vivre, étiquette et bon ton. Rien d’étonnant à ce que le duo ait capté une clientèle royale. Mais pas en Angleterre ou Daimler avait la main sur les Windsor depuis le Royal Warrant accordé en 1902 par le roi Edward VII. Tenu pour être le plus ancien constructeur automobile anglais, Daimler honorera aussi les commandes du roi Alphonse XIII d’Espagne, du Kaiser Wilhelm II et du Sultan de Johor, mais perdra son royal privilège en 1950 au profit de Rolls-Royce, quand le prince Philip, marié à Elisabeth depuis deux ans, passera commande en 1949 d’une limousine Phantom IV qui lui sera livrée en 1950. Fondée en 1906 à Manchester, la plus prestigieuse des firmes automobiles anglaises avait pour ambition d’assembler « the best cars in the world ».

Clientèle visée : les têtes couronnées du Vieux-Continent, les nababs de la haute-société américaine, les stars de Hollywood. Rolls-Royce fut aussi la marque automobile préférée des maharajahs. Jusqu’à 1945, pas moins de huit-cents Rolls seront livrées en Inde, certaines dorées à l’or fin. Si le fils du maharajah de Baroda, réputé play-boy, sera le premier client de l’après-guerre, le maharajah de Patiak, par pur caprice, avait converti quelques unes de la sienne écurie pour la collecte des… ordures ménagères !.

En 2020, Rolls-Royce, tombé dans le giron de BMW depuis1998, a vendu 3756 véhicules dans le monde, soit -26,4% qu’en 2019. En 1950, quand la firme livra la Phantom IV Royale au prince Philip, ce modèle sera produit sur mesure à 18 exemplaires (dont 16 toujours en circulation), tous différentes car signés par plusieurs carrossiers. Outre le prince Philip, la voiture fut commandée et livrée à l’Aga Khan III, au prince Henry, au roi Fayçal d’Irak,  à la princesse Margaret tandis que le Shah d’Iran se verra livrer et un cabriolet en 1951 et une limousine en 1956. Le général Franco se portera acquéreur d’une limousine et d’un cabriolet, Abdullah III du Koweit de  trois limousines et Talalbin Abdullaziz Al Saud d’un cabriolet carrossé par le Français Franay (1952). Quand le prince Philip prit possession de sa voiture carrossée par H.J. Mulliner, sa peinture était Green Valentine. En clair et en vert : il ne s’agissait pas d’une voiture officielle. Quand Elisabeth montera sur le trône en 1952, la Rolls Royale deviendra officiellement officielle et sera derechef repeinte en bordeaux et noir. Une seconde Phantom IV Royale Landaulet, carrossée par Hooper & Co, sera livrée en 1954 à la reine et ces Rolls resteront les voitures officielles jusqu’en 2002, quand remplacées par une Bentley State Limousine développée sur la base d’une Arnage et offerte à sa majesté pour marquer le 50ème anniversaire de son accession au trône.

Sur le terrain, les voitures du prince Philip et d’Elisabeth II font l’objet d’un méticuleux état des lieux. Né à Corfou, grandi en France, en Angleterre, en Allemagne et en Écosse, Philip de Grèce s’engagera en 1939 dans la Royal Navy. Alors âgé de 18 ans, il est toujours de confession orthodoxe grecque et n’est pas encore fait Lord Mountbatten. En 1940, basé à Colombo, à Ceylan, encore sous domination britannique, il y a acheté une Standard Nine de 1935 gris argent, auto qui sera dévotement conservée par les propriétaires du Galle Face Hotel. Entre cette primo-car coloniale et l’ultime Land Rover Freelander au volant duquel, alors amplement nonagénaire, il provoqua le fameux accident de Sandrigham en 2019, le prince Philip posséda une flopée de voitures officielles comme personnelles. Parmi celles-ci, une armada de plus trente Land Rover adoptées par lui et par sa royale épouse dès 1955 et roulant dans un cadre chasse et chevaux autant privé que public, mais aussi quelques curiosités so british : ainsi d’une Lagonda 3l. cabriolet de 1954 peinte en vert Edinburgh et d’une Alvis TD 21 Series II cabriolet de 1961 carrossées par Park Ward. Rayon Grâcieuse Majesté, on sait la grosse faveur qu’Elisabeth porta longtemps à son break Vauxhall Cresta Friary 1961. Les autres membres de la royal family eurent aussi leurs auto-manies : la princesse Anne ne jura que par les curieuses Reliant Scimitar GTE dont elle possèda une dizaine de modèles. Quant à la princesse Margaret, elle utilisa pendant vingt-deux ans sa Rolls rouge cardinal intérieur cuir beige : offerte en 1980, il s’agissait d’une Silver Wraith II LWB de 1980 réalisée sur mesure et selon des désidératas de la princesse. Ce modèle fut vendu à l’encan par la maison d’enchères anglaises H&H Sales en mars 2020. La production de la Silver Wraith II étalée de 1977 à 1989 totalisa 2135 exemplaires. Sinon, l’ultime voiture à bord de laquelle fut véhiculé le prince Philip reste ce Land Rover Defender TD 130 vert Edinburgh, par lui dessiné et produit en l’usine de Sulihull, pour transporter son cercueil lors de ses funérailles…  

De gauche à droite

Bentley Continental Sports Saloon HJ Mulliner. 1961. Corgi-Toys. No. 224

Rachetée en 1931 par Rolls-Royce, la firme automobile Bentley verra sa production d’après-guerre indissociable de celle de Rolls-Royce. Ainsi de la Bentley S 1, jumelle de la Silver-Cloud II, et dont Dinky-Toys réduira le cabriolet au 1/43ème. Lancée à la fin des années 1950, la Bentley S 2 connaîtra plusieurs versions dont la Flying Spur carrossée par HJ Mulliner en 1961, un cabriolet carrossé par Park Ward en 1962 et dont la ligne préludait à celle du coupé Rolls-Royce « Chinese Eyes ». Il y aura aussi le coupé Continental S2, signé HJ Mulliner que choisira de miniaturiser Corgi-Toys au 1/45è avec un luxe de détails dûs à son prestige : phares et feux arrière diamantés, robe bicolore (argent/noir ou crème/tilleul) des plus élégantes, coffre ouvrant contenant une valise et une roue de secours et train avant directionnel. Une version dorée, plus fugace, fut également commercialisée.  Corgi utilisera ensuite le moule du coupé Rolls-Royce Silver-Shadow/Corniche, pour en extrapoler un coupé Bentley Continental T plongé dans des couleurs pop des plus flashy. Autrement, il existe une autre Continental S Coupé au 1/45ème : celle de la marque autrichienne de trains électriques Roco, en plastique dur, clonée depuis le moule Corgi. Une curiosité. 

Rolls-Royce Silver-Wraith. Dinky-Toys GB. 1958. No. 150.

Construite entre 1946 et 1959, la Silver Wraith fut la première Rolls « moderne » d’après-guerre, bientôt rejointe par la Silver Dawn, produite entre 1949 et 1955 mais de moindre renom. Produite à 1883 exemplaires et au gré de plusieurs carrosseries, la Silver Wraith fut la voiture officielle de la maison royale du Danemark et aussi celle des présidences brésilienne et irlandaise. Aucune commande des Windsor : à l’époque c’est Daimler qui truste le Royal Warrant automobile. Le luxe ne se périme pas : en 1963, quelques années après que la RR en ait arrêté la production, une Silver Wraith entrait dans le parc des James Bond Cars au tournant de l’action de Bons baisers de Russie. Sur le tapis rouge du salon, les petits garçons feront mumuse avec la Silver Wraith de Dinky-Toys GB, jolie miniature avec vitrage, suspension mais sans aménagement intérieur et robe biton gris/gris. Au sommet de la calandre, la sacro-sainte mascotte, Spirit of Ecstasy, était dûment reproduite. Et par essence, fragile. À l’image de la vraie Silver Wraith, celle de Dinky-Toys connut une longue carrière commerciale, remplacée par l’énorme Phantom V. Toujours en Angleterre, et plus confidentielle, il y eut une Silver Wraith en plastique chez Mettoy. À postériori, la firme japonaise KK Sakura, reproduira au début des années 1980 une imposante Silver Wraith. En France, où Dinky Meccano assemblera et vendra la Silver Wraith de Dinky GB sous la référénce 551, la marque Quiralu choisira de réduire une Silver Wraith carrossée par Hooper & Co., ce qui en fait un modèle resté unique en son genre. Sinon, Dinky GB poussera la rolls-roycerie jusqu’à son paroxysme en reproduisant l’impressionnant coupé Chinese Eyes (également usiné par Politoys en Italie) et surtout la spectaculaire Rolls rose Fab 1 de Lady Penelope, extraite de la série d’animation anglaise Thunderbirds.   

Royal Rolls-Royce. 1962. Spot-On. No. 260

Née durant l’entre-deux-guerres, la dynastie des Phantom sera ravivée par Rolls-Royce en 1950 avec la Phantom IV, embrayée en 1959 par la Phantom V puis la Phantom VI en 1968. C’est avec la Phantom IV que Rolls gagnera ses galons de Royal Warrant, mandat tenu avec livraison de plusieurs Phantom IV et V. Outre les membres de la famille royale, le gotha mondial exigera et commandera sa Phantom avec faveur à la V, définitivement statutaire. Produite à 832 exemplaires dont 607 réalisés par Park Ward et 217 par le carrossier James Young, cette voiture superlative fera la joie d’Imelda Marcos, d’Elvis Presley, d’Elton John et très délirant Liberace qui l’utilisera même sur scène. John Lennon fut aussi le propriétaire de deux Phantom V : l’une, achetée d’occasion en 1964, l’autre acquise neuve et plus équipée qu’un studio d’enregistrement. C’est cette Rolls, sa Rolls, alors noire,  que l’on aperçoit dans le film How I Won the War, tourné à Almeria en 1966 par Richard Lester et où le Beatle à lunettes partageait l’affiche avec Michael Crawford. Et c’est cette même Rolls que Lennon fera repeindre en jaune avec force motifs psychédéliques. Signée de l’artiste Steve Weaver, la Beatlemobile fera scandale. Expédiée aux USA afin d’illustrer la promo du label Apple, offerte au Cooper-Hewitt Museum de New-York (pour solder un arriéré d’impôts mahousse), vendue aux enchères au milliardaire canadien Jim Pattison pour la bagatelle de 2,3 millions de $, cette Rolls culty-arty absolue est aujourd’hui propriété du Royal British Columbia Museum, à Victoria.

Rayon miniatures, les Rolls Phantom furent reproduites par Dinky-Toys GB chez qui l’imposante Phantom V Limousine restera au catalogue des années durant. Avec ses portes ouvrantes et ses personnages figurant la famille royale, la version peinte en noir reste souveraine, quand celle peinte en bleu métallisé semble plus roturière. Et vide d’occupants. Il y eut même une version kit en zamac à peindre et à monter, ce qui autorisera toutes les fantaisies chromatiques. Sans oser la royale représentation, la Phantom VI du Japonais Tomica-Dandy s’en démarquera au début des années 1980 avec une présentation über-luxueuse. Avec plusieurs Rolls et Bentley au catalogue, le fabricant anglais Spot-On ne laissera pas passer l’opportunité d’une Phantom royale. Et le résultat fut bluffant. Assurément la plus luxueuse et enviable des Spot-On mais aussi des Rolls miniatures en général, la Royal Rolls est donc une Phantom V carrossée par HJ Mulliner, réduite au 1/42ème, peinte en bordeaux et dont le pavillon amplement vitré voire bullé, laisse voir les figurines des souverains britanniques en visite officielle. Ce modèle précis semble avoir été choisi pour les visites dans les pays du Commonwealth, notamment l’Australie. Aucun ouvrant mais une débauche de détails « royaux » blasonnés en font une référence incontournable. En boîte d’origine et en parfait état, au vu de sa cote, elle pourrait figurer dans la cassette royale.

Une réflexion sur « LIGNÉE ROYALE »

  1. Superbe article, comme d’habitude. J’émets toutefois quelques doutes quant au passage du RR de noir à rouge. Il me semble que ce n’est qu’une légende, le changement de couleur étant plutôt lié au fait que le noir était plus approprié pour une voiture de luxe.
    Hypothèse à creuser …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *