TANGUY ET LAVERDURE : CIEL, MES HÉROS !

Ce fut l’une des séries télé qui fit les beaux jours de l’ORTF. Ce fut la série télé la plus suivie du jeune public, et surtout ce fut la seule vraie réussite d’une adaptation de bande-dessinée au format images-qui-bougent. Lorsque les premiers épisodes des Chevaliers du Ciel furent diffusés à partir du 16 septembre 1967 sur la 1ère chaîne, les aventures de Tanguy et Laverdure, fameux duo de pilotes de chasse avaient déjà galvanisé les lecteurs de la bande-dessinée publiée depuis 1959. Créé par Jean-Michel Charlier -au scénario- et Albert Uderzo -au dessin, Les aventures de Tanguy et Laverdure ambitionnait dès leur première apparition dans les pages de Pilote, de concurrencer Buck Danny qui faisait les belles heures combatives dans Spirou. Et qui était scénarisé par Charlier Jean-Michel !Un tabac.

Très vite, ces nouveaux héros des airs militaires passeront à l’album : publié en 1961, L’école des Aigles verra ses ventes décoller à la verticale. Ceux qui suivront, de Pour l’honneur des cocardes à L’escadrille des cigognes via Mirage sur l’Orient suivront la même trajectoire. La bédé tient là son premier succès réaliste et contemporain. De fait, Les aventures de Tanguy et Laverdure marquera le passage vers la bédé adulte sans jamais perdre le jeune lecteur en route. Haute-figure de la bédé belge, Charlier (1924-1989), c’est à lui tout seul Les belles histoires de l’oncle Paul, La patrouille des castors, Barbe-Rouge, Jim Cutlass et Blueberry. Uderzo, merci, on connaît par cœur : en 1959, avec René Goscinny, il venait d’inventer Asterix. Embryonnaire chez Charlier, le personnage de pilote qui deviendra Tanguy était déjà apparu au vol sous le nom de Marc Laurent.

Quand, au mitan des sixties, la télé française commença à s’intéresser aux Aventures de Tanguy et Laverdure, la bédé alignait une demi-douzaine d’albums au compteur. Entrée en production en 1966, la série changea de titre au passage pour devenir Les chevaliers du ciel. Il existait déjà un film portant le même titre, une vieillerie de 1942 tournée à Hollywood par ce brigand de Michael Curtiz : Captains of the Cloud avait été traduit par  Les chevaliers du ciel lors de sa sortie en France après la Seconde Guerre. À l’affiche, James Cagney, Dennis Morgan, Alan Hale, et pour pimenter l’action, Brenda Marshall, une beauté météorique alors mariée à William Holden. Le film vaut aujourd’hui pour la beauté et l’audace de ses photos aériennes. On digresse, on change de cap…

Co-produite par l’ORTF et la société Son & Lumière, la série réclamera un gros casting. Tous les acteurs bruns, virils et athlétiques de la place tenteront le rôle de Michel Tanguy, le sérieux, le dévoué. Pour celui d’Ernest Laverdure, gaffeur et excentrique, ce fut moins évident. Au finish, ce seront Jacques Santi et Christian Marin qui décrocheront la timbale. Ni l’un ni l’autre sont des vedettes. Marnant dans les panouilles ciné, Santi connaît déjà une petite notoriété grâce à la télé : le public l’a vu dans Comment ne pas épouser un milliardaire, diffusé en 1966, avec la blondissime Marie-France Boyer, qu’on tentait à l’époque de faire passer pour une Marylin-à-la-française. Le ténébreux Jean-Claude Pascal lui donnait la réplique. Au moment du tournage des Chevaliers du Ciel, Santi tient le rôle principal de La princesse du rail, un feuilleton d’aventures en 26 épisodes sur les premières locomotives. La jeune comédienne Muriel Baptise fait partie de la distribution aux côtés de Jean Davy et Armand Mestral. Elle est aussi la compagne de Santi et connaîtra la célébrité quelques années plus tard en incarnant Marguerite de Bourgogne dans Les rois maudits. Quant à Christian Marin, abonné aux seconds rôles ciné-théâtre, il fait partie de la troupe des Gendarmes de Saint-Tropez -Merlot, c’est lui. Tournée en 1966 en noir/blanc avec le concours de l’Armée de l’air sur la base aérienne 102 de Dijon, la première saison des Chevaliers du ciel sera enquillée par une seconde saison, nettement plus exotique en matière d’intrigues et lieux de tournage, puisque tournée en couleurs jusqu’à Tahiti. Aux côtés des deux héros, les génériques voient passer des grands noms et vieux routiers du cinéma -Valery Inkijinoff, Ivan Desny, Clotilde Joano, Jacques Berthier, Pascale Roberts, Jean-François Calvé, José-Luis de Vilallonga – mais aussi Victor Lanoux et Marlène Jobert débutants, et encore quelques starlettes comme Sabine Sun qui n’avait pas encore épousé Terence Young, le réalisateur des James Bond. La série compte aussi avec le flirt poussé entre le brun Tanguy et la blonde Nicole, jouée par Michèle Girardon, révélée quelques années plus tôt par Bunuel dans La mort en ce jardin. Les chevaliers du ciel est aussi une chanson, entonnée par Johnny Hallyday, qui enregistrera aussi pour la seconde saison Le ciel nous fait rêver. Après une troisième saison qui tiendra les téléspectateurs en haleine jusqu’à mars 1970, le projet d’une quatrième saison sera annulé en raison de l’accident de voiture d’où Jacques Santi sortira défiguré. L’acteur se réinventera derrière la caméra, assistant-réalisateur de Claude Sauter, de Claude Zidi et de Pierre Granier-Deferre avant de passer à la réalisation en 1987, avec Flag, un polar pur et dur joué par Richard Bohringer et Pierre Arditi, et qui lui vaudra une nomination aux César, peu de temps avant son décès, survenu en 1988.

Sur le terrain, la popularité de la série télé est telle que ce sont les visages des deux acteurs qui figurent désormais sur les couvertures des albums : initiée en 1967 avec Les pirates du ciel (tome 8), cette imagerie perdurera jusqu’en 1971 avec La terreur vient du ciel (tome 16). Cette même année, Jean-Michel Charlier qui alterne la bédé avec la télé pour laquelle il réalise d’excellents documentaires, tente de faire passer Tanguy et Laverdure au format de la Bibliothèque Verte avec L’avion qui tuait ses pilotes. Sans plus : l’opus restera unique et isolé. Depuis 1970, Uderzo a abandonné le dessin à Jijé et Daniel Cauvin. Toujours aux commandes, Charlier passera le manche en 1982 à plusieurs autres scénaristes avant de clouer au sol la série avec Survol interdit, paru en 1988 alors que la série télé Les nouveaux chevaliers du ciel en ravivait le culte. Avec Christian Vadim dans le rôle de Tanguy et Thierry Redler dans celui de Laverdure, la série volera entre deux nuages jusqu’à 1991. Quant au film Les chevaliers du ciel, réalisé par Gérard Pirès en 2005 avec Benoît Magimel et Clovis Cornillac, et considéré comme un produit dérivé, il était très librement inspiré de la bédé. Baroud sur le désert, l’album qui sert ici de décor fait partie de l’époque « visage des acteurs en couverture » : paru en 1970, ce tome 14 des Aventures de Tanguy et Laverdure est signé Charlier (scénario) et Jijé (dessin), Uderzo venant de quitter la carlingue. Aujourd’hui, les écolos prohiberaient de tels images et aventures au nom d’une idéologie plus proche de la censure que de la sincère conviction. Le ciel ne doit plus faire rêver les petits garçons a proféré une élue du Poitou. Quand le sage montre le ciel, l’imbécile regarde le réacteur…

Renault 4 Sinpar 4×4 Patrouille de France. 1968. Dinky-Toys. No. 1406

Dans la série Les chevalier du ciel, Laverdure conduit sa propre voiture, une torpedo customisée sur la base d’une Renault 4L. Le véhicule n’a rien d’un bricolage de fantaisiste. Depuis des années, la firme Sinpar adapte sur la base de fourgonnettes 4L et de fourgon Galion et Goëlette des véhicules 4×4 destinés aux armées. Dinky-Toys a déjà reproduit un de ces fourgons, référencé comme Renault Carrier ambulance militaire, qu’on peut se hasarder à envisager comme un Sinpar. Le succès de la série télé est tel que Dinky s’intéresse à la 4L de Laverdure. Un évènement, car la firme de Bobigny, à l’inverse de son alter-ego anglais et aussi de Corgi-Toys, boude ostensiblement toutes les miniatures issues des film, feuilletons, séries TV et dessins animés. Radinisme -il faut s’acquitter des copyrights- ou jansénisme du moule ?: Cette fois-ci, Dinky France a les coudées franches. Et ce n’est pas Norev, encore moins enclin à s’adonner aux produits dérivés, qui va lui mettre les bâtons dans les roues : sa 4L est en plastoc (et elle est moche), tandis que celle de Dinky est très fidèle. Et de lancer sur le marché en 1968, dument labélisée © Dargaud SA Paris, la Renault 4 Sinpar 4×4 dite « voiture de Michel Tanguy ». Ce qui est faux et encore moins fair-play , puisque la dite 4L est « la » voiture de Laverdure. Présentée dans un beau coffret, l’ensemble comportait un diorama richement illustré, une miniature ultra-réaliste avec ses peintures de guerre, sa tête d’obus fichée dans la calandre, sa caméra plantée sur le capot, son antenne en forme de trombone tordu, son pare-brise rabattable et ses deux figurines Tanguy+Laverdure en mode je-cours-à-côté-de-mes-pneus. Vendue à l’époque 11 francs, ce qui était cher, la 4L de Michel Tanguy sera un flop commercial, exactement comme, cette même année 1968, à l’echelle 1, le cabriolet 4L Plein Ciel fourbi par Sinpar et qui se vendra péniblement à quelques 600 exemplaires avant d’être retiré du catalogue en 1970 et remplacé par la Rodéo.

Chez Dinky, on amortira le moule avec une autre 4L Sinpar 4×4 (no. 815) cette fois-ci stricto militaro-gendarmerie kaki, avec capote en plastique, antenne en queue de rat, pare-brise rabattable et deux figurines assises à bord, totalement anonymes. Sur cette base, un tas de 4L furent (mal) déguisées en Tanguy et Laverdure pour être fourguées sur e-Bay avec coffret repro à la clé. Cotée aux alentours de 300 euros, la 4L des Chevaliers du Ciel, rarement complète, suscite évidemment des vocations de faussaire…

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