FASCINANTE FACEL

Ce fut le dernier monstre sacré automobile français. La voiture de luxe la plus rapide du monde. La seule capable d’en remontrer aux Ferrari, aux Jaguar et aux Mercedes sans avoir jamais mis un pneu sur un circuit. Possédée par les stars, boudée par de Gaulle, massacrée par Godard, condamnée à mort par Giscard, Facel- Vega fut avant tout une épopée industrielle fulgurante menée par un seul homme, Jean Daninos.

Né à Paris en 1906, Daninos entrera à l’âge de 22 ans chez Citroën. Il y restera de 1928 à 1935. Ingénieur en structure, dessinateur, l’homme est un touche-à-tout. Son domaine: l’étude des formes au laboratoire des plâtres pour les carrosseries d’usine. Il y aurait œuvré à la ligne des coupés et cabriolets Traction-Avant, et plus sûrement, à celle du cabriolet Rosalie 15CV.  Passé chez l’avionneur Morane-Saulnier où il concevra l’avion de chasse MS405, le gaillard y acquiert un nouveau savoir dans l’étude et la création d’organes en acier inoxydable. Il travaillera ensuite pour plusieurs avionneurs dont Farman qui équipe alors une partie de la flotte d’Air France, tout juste formée, et fabricant d’une rarissime torpédo notamment achetée par le couturier Jean Patou. Jean Daninos a juste le temps de fonder les Forges et Ateliers de Construction d’Eure-et-Loir, FACEL, dont il est l’unique actionnaire, et d’en ouvrir l’usine en 1939, qu’éclate la guerre.

Il choisira de fuir aux États-Unis où il passera quelques années. Il y sera  ingénieur aéronautique et inventeur de la machine à débiter les cubes de glace Cuberator dont il détiendra longtemps le brevet. Pendant ce temps-là, en France, FACEL produit les gazogènes. Après la Libération, FACEL emboutira aussi des éviers en acier. La première commande d’après-guerre émanera de Panhard pour la carrosserie de sa Dyna, berline de style Louis XV construite en collaboration avec la Société d’Aluminium Française. FACEL sortira 45.565 carrosseries Dyna. En 1949, c’est au tour de Henri Pigozzi, grand patron de Simca de passer commande des carrosseries des Simca Sport 8 et 9 dont le cabriolet a été dessiné par Pininfarina. La période est faste pour FACEL qui emboutit et assemble les Jeep Delahaye VLR, les scooters Vespa sous licence dès 1950 –suivra la microcar Vespa 400, et surtout la Bentley Cresta produite à 17 exemplaires. Un coupé streamline de grand luxe que Daninos a dessiné en 1948 avec Pininfarina et unanimement considéré comme le berceau génético-stylistique des futures Facel-Vega. Pas fou, Daninos en a gardé une pour son propre usage. Venu frapper à la porte de FACEL en 1951, Ford France, pas encore absorbé par Simca, sera le second proto-catalyseur Facel-Vega. Ford a programmé le lancement d’un coupé dérivé des énormes Vedette: la Comète. Le nom a été trouvé par Pierre Daninos, frère de Jean, journaliste, humoriste, chroniqueur et écrivain à succès. Publiés en 1954, ses Carnets du Major Thompson, seront un best-seller mondial, adapté au cinéma par Preston Sturges l’année suivante avec Jack Buchanan et Martine Carol. De Comète, la voiture n’a que le nom. Poussive, pataude, sous-motorisée. Mais le futur style Facel, signé Daninos, est là: flancs galbés, lignes claires, silhouette lisse, symétrique, sobre, profilée, fuselée. Nom oblige, sa carrière sera météorique -2500 exemplaires en comptant le cabriolet Monte-Carlo. Malgré des clients du calibre Rolls-Royce, Massey-Ferguson et Piaggio, FACEL réclame des fonds. La firme sera renflouée en 1952, et ce ne sera pas la seule fois. Ensemble avec le prince Stanislas Poniatowski qui fait office d’administrateur, Daninos a imaginé un projet de voiture censé faire renaître Hispano-Suiza, l’une des marques les plus prestigieuses de l’avant-guerre. Chou blanc.

C’est alors que Jean Daninos saute le pas et décide de fabriquer et vendre ce qui sera la première et ultime voiture de sport et de luxe française de l’après-guerre. Ambition affichée: reprendre le flambeau de Bugatti, Delage, Delahaye, Voisin, Talbot… Révélée à la presse le 29 juillet 1954 dans l’enceinte de l’usine FACEL de Colombes, la première Facel Vega fera l’évènement le 7 octobre de la même année au Salon Automobile de Paris, tenu au Grand Palais. Daninos y expose deux prototypes de sa Facel Vega HK500, un coupé grand tourisme de luxe. C’est encore le frérot qui a trouvé le nom: Vega. Logique, après la Comète. Vega ou trois étoiles sur le blason, la quatrième, la plus brillante de la galaxie, étant la voiture elle-même. Daninos possédait tous les talents d’un styliste et d’un carrossier mais il n’était pas motoriste. Pour aller vite, sous le capot, sa Facel est propulsée par un moteur 8 cyl. en V, 4,5l De Soto Firedom, conçu à l’origine par Chrysler à Detroit. Cette hybridation américaine déplaira à beaucoup, surtout aux contempteurs de Daninos pour qui, pressé dans son ambition de résurrection glorieuse du prestige auto français, il se montre coupable d’avoir greffé un organe yankee. Pour sa défense, le pays avançant à la vitesse d’une péniche sur ses nationales encore pavées, ce n’est pas en France qu’il aurait trouvé un tel moteur…

Entré en production, le no 1 ne sera jamais livré. Le second, le sera en avril 1955. En série: pare-brise panoramique en Triplex Saint-Gobain, roues à rayons Robergel, intérieur en cuir haute qualité, volant vertical tulipé, allume-cigare en bronze massif, auto-radio Grundig, planche de bord gainée de cuir assorti à la sellerie –elle sera ensuite traitée en peinture  faux boix. Tout le reste est à la demande: sellerie, bagages de malletier sur-mesure, toit ouvrant, glaces teintées.

Chaque voiture est montée à la main et réclame huit mois de délai avant livraison. FACEL en produira douze exemplaires entre février et mai 1955.

Sur route, la Facel Vega possède une tenue idéale et dégage une puissance feutrée rarement vue. A 190km/h et 19 litres aux 100, la voiture rallie Paris à Lyon en moins de quatre heures. Grand luxe et hautes performances silencieuses: l’équation est unique à l’époque en France. Comparée à un salon Napoleon III installé au cœur du Nautilus, synthèse homogène de la culture esthétique européenne et la puissance américaine, la Facel Vega devient illico le bolide de la jet-society. À Paris, le gratin se bouscule dans le hall d’exposition ouvert au 19, avenue George V. Tel: Balzac 07-42. Le réalisateur Julien Duvivier, le roi Hassan II, Ava Gardner, le président du Mexique, Romain Gary alors consul général de France à Los Angeles, le prince Saoud d’Arabie, Darry Cowl qui en possédera trois, le prince Mashoor, le baron de Gunzburg, l’acteur Danny Kaye, le comte Volpi fondateur de la Mostra de Venise, le prince Charles de Belgique, le cinéaste Jacques Companeez, et même Robert Puiseux, PDG de Citroën!. Et bien évidemment Pierre Daninos, pourtant abonné à Jaguar, mais mis à contribution par son frère pour son copieux et mondain carnet d’adresses.

Dans ses livres, Vacances à tout prix et Snobissimo, l’écrivain raconte les Joies de l’Auto et ses Pannes avec les voitures neuves, notamment celles de son frère qui tient absolument à lui fourguer ses prototypes en promettant que cette nouvelle voiture va être for-mi-da-ble. Même chapitre, section l’Homme au volant/ Face à Monsieur Versailles, 2CV et 4CV, il y a Monsieur Facel-Vega snobant les escargots qui tapent le 140 pied à tout casser et raillant les gigolos qui talonnent à 160-180 alors que lui, pointe à 200 –si seulement les gens pouvaient aller plus vite!. Dans le privé, les deux frères qui ne sont pas des mondains, vivent sur un grand pied mais c’est Pierre que Jean sollicite pour renflouer plus souvent qu’à son tour la ruineuse Facel. 

Follement élégante, cossue et agressive, Facel est devenue LA voiture de prestige française. Avec des agents à Los Angeles, New-York, Beyrouth, Genève, Casablanca, Milan, Daninos exporte 75% de sa production. Hors circuits, les pilotes de course Maurice Trintignant, Stirling Moss ou Nano da Sival Ramos, cautionnent Facel qui n’éprouve aucun besoin de briller en compétition pour asseoir son renom. Vendue 2,873 millions d’anciens francs, Facel écrase la Jaguar XK140, un chouia démodée, qui coûte 1,9 million et la Studebaker Hawk dessinée par Raymond Loewy tandis que l’Alfa-Romeo 1900 Super Sprint carrossée par Touring est affichée à 3,4 millions et la Talbot Lago T26 Grand Sport, est proposée à 3 millions (et 40 l. aux cents).

C’est cette Facel HK 500 que le magazine Réalités choisit en 1955 de mettre en couverture de son numéro consacré, comme chaque année, au Salon de l’Auto. Lancé en 1946 par Humbert Frèrejean et Didier Rémon, conseillés par Pierre Lazareff, Réalités est une revue mensuelle de luxe, libérale de droite et ciblant la bourgeoisie éclairée. Vendue l’équivalent de 12 euros, ce qui était fort cher à l’époque, la publication évolue dans le giron de la Société d’Études et de Publications Économiques (SEPE) qui lancera en 1952 Connaissance des Arts, puis en 1953 Entreprise, qui deviendra Le Nouvel Économiste en 1975. Titre ambitieux, prestigieux et influent, Réalités qui possèdera aussi une édition anglaise et une édition américaine, mise sur la qualité graphique et sur la photo. De Édouard Boubat à Jean-Philippe Charbonnier, de Cartier-Bresson à Jean-Louis Swiners, de Doisneau à Alvarez Bravo, de William Klein à Robert Capa, le gotha de l’argentique collabore au long cours avec Réalités. Les signatures de Irwin Blumenfeld, Irving Penn, Cecil Beaton ou Richard Avedon apparaissent régulièrement au gré des pages et reportages. Tiré et vendu à quelques centaines de milliers d’exemplaires, Réalités est le magazine mensuel le plus lu en France dans les années 1950 et au début des années 1960. Dès ses débuts, donc, Réalités consacre son numéro 4 d’octobre 1946 au Salon de l’Auto, avec couverture signée Paul Colin. Après quatre années d’illustration, place à la photo. D’autant que Réalités hisse haut ses choix : Hotchkiss-Grégoire, Talbot-Lago, Jaguar, Bentley, Rolls-Royce, Studebaker, Salmson, Chrysler… En octobre 1955, le numéro 117 consacre au Salon de l’Auto pas moins de vingt pages titrées Grande bataille entre constructeurs d’autos. Le reste du sommaire annonce La vérité sur le Vatican, Secrets et délices de la cuisine lyonnaise ou encore L’avenir du monde : est-ce de l’homme blanc que sonne le glas… En couverture : la Facel Vega HK 500 shootées sous un angle inédit. Annoncée comme le clou du salon, la voiture « conçue pour les marchés internationaux » accumule performances et superlatifs.

En 1956, de modèle, Facel-Vega devient une marque à part entière, et dévoile une somptueuse conduite intérieure: l’Excellence. Un pari audacieux avec ses portes saloon à ouverture antagoniste, son pavillon sans montants et sa radio-téléphone à bord. Daninos qui vise alors délibérément la clientèle des diplomates, des ambassadeurs, voire des présidents, réussit à en placer une au Ministère de l’Intérieur, mais échoue à faire de même à l’Élysée. Patelin et pépère, René Coty se trouve très à son aise à bord de la Citroën 15 Six carrossée par Chapron et Franay, et aussi de la Simca Présidence, une Chambord allongée. À sa suite, De Gaulle, trop grand, imposera la DS, vitrine du génie technologique français. Anti US à mort, Mon Général ne veut pas d’une voiture avec un moteur américain, et de surcroît, l’arrière de l’Excellence est trop étriqué pour sa stature. En revanche, il se dit que Tante Yvonne goûte forte d’être véhiculée en Facel-Vega Excellence…  Ambassadeur de France à Washington, Hervé Alphand en possède d’ailleurs une à bord de laquelle Jackie Kennedy prendra place en 1961. Nonobstant, les people continuent de rouler carrosse en Facel: Joan Fontaine, le roi de l’opérette Francis Lopez, le playboy Porfirio Rubirosa, l’éditeur Michel Gallimard, le couturier Guy Laroche, Jean Marais, le baron de Dietrich..

Mais Daninos est piqué au vif. C’est pour avoir tenté de proposer aux chauvins râleurs une voiture de luxe 100% française avec moteur français qu’il précipitera la chute de Facel en équipant en 1960 la nouvelle Facellia d’un moteur Pont-à-Mousson trop fragile. L’échec est cuisant, d’autant qu’en face, la concurrence mitraille sec avec les Alfa Romeo Giulietta Spider, Porsche 356B, Triumph TR3, Sunbeam Alpine, Austin-Healey 3000 MKI, Jaguar Type E, MGA et autres Mercedes-Benz 190SL.

Autre débine pour Facel: l’accident mystérieux –vitesse?, pneu éclaté?, freins à disques défectueux?, survenu sur la N6 à bord d’une FV3B et non d’une HK500 comme souvent dit, et qui coûtera la vie à l’écrivain Albert Camus le 4 janvier 1960 à Villeblevin, dans l’Yonne. Il ne s’agissait pas de la voiture de Camus, mais celle de Michel Gallimard qui périt aussi dans l’accident. Cette tragédie ternira à jamais l’image de Facel qui se voulait patriote et qui désormais affronte faillite, liquidation, et tribunal de commerce. Écarté de la direction générale depuis août 1961, Daninos reste directeur technique de la firme placée sous administration provisoire. Présentée au Salon de l’Auto de Paris 1961, symbole de carrosserie haute-couture, 240 km/h, moteur V8 Chrysler Typhoon 6,7 l, la Facel II, succède à la HK500. La presse, unanime, la sacre “la plus belle voiture française de l’après-guerre” et la proclame “coupé 4 places le plus rapide du monde”. Évidemment dessinée par Daninos, majestueuse, la Facel II est en livrée bleu métal, intérieur cuir Connolly beige 847, jantes à rayons Borrani, et elle est horriblement chère. 60.000 NF !. Soit le prix de quatre DS. Produite à 182 exemplaires pendant trois années pleines, la Facel II sera essentiellement vendue à l’étranger, notamment au Shah d’Iran, à Tony Curtis et à Ringo Starr, possesseur de l’un des 26 modèles avec conduite à droite et rare exemplaire au toit décapotable en toile de la même couleur bordeaux que la carrosserie. Une splendeur. Livrée neuve en 1964 au batteur des Beatles alors plutôt connu pour rouler en Chevrolet Bel Air 57 customisée par le Californien George Barris “inventeur” de la Batmobile, sa Facel “venait” avec un briquet en or offert à chaque acheteur, et que Ringo S. réclama avant même d’avoir vu sa voiture. Cette Facel de légende a été vendue aux enchères par Bonham’s en décembre 2013. Estimée entre 350 et 400.00 euros, elle a été adjugée à un peu plus de 400.000 à un collectionneur qui l’aurait rapatriée en Belgique.

En 1963, histoire de corriger le tir et de redresser les ventes, Daninos place sous le capot de la Facel III, intérieur skaï, cuir en option, un moteur Volvo 1,8 l. costaud, le même que celui qui anime le superbe coupé P1800 conduit par Roger Moore dans la série Le Saint. La voiture est fiable mais le mal est fait. Facel-Vega est alors confié en 1963 en location-gérance libre pour un an à la SFERMA, Société Française d’Entretien et de Réparation de Matériel Aéronautique, filiale de la firme aéronautique d’État, Sud Aviation. Laquelle est très vite empêchée par l’État de poursuivre ce contrat, au prétexte que l’automobile est hors-contexte. La SFERMA dépend du Ministère des Finances. Et le ministre n’est autre que Valéry Giscard d’Estaing, fermement opposé à tout développement de Facel-Vega. La France n’a pas besoin de voitures de luxe aurait-il proféré. Rover est contacté, intéressé, à condition d’utiliser les usines Facel pour monter les Land Rover en France, mais l’administration y met son véto. Pas d’Anglaises sur le continent. Rideau. Le plus cruel et aussi le plus ridicule, voire hypocrite, est que Michel Maurice-Bokanowski, Ministre de l’Industrie (1962-1966) se porte cette même année 63 acquéreur d’une Facel-Vega, comme l’atteste le registre des ventes. Le projet de Facel VI restera de facto lettre-morte; quant à la berlinette qui devait courir au Mans avec 330 km/h au compteur, achevée à 80% lors de la fermeture de l’usine, elle finira dépecée.

Paris Porte de Versailles, octobre 1964. Georges Pompidou inaugure le 51ème Salon de l’Auto. La production automobile française atteint le chiffre de 1.362.9555 véhicules. Le stand Alpine, la marque sportive de Jean Redélé, présente la berlinette A110. Le carrossier Chapron dévoile ses exercices stylistiques baroques sur la base du coupé DS: Le Dandy, Le Caddy, Majesty, Palm Beach, Concorde…Sur le stand Facel-Vega, c’est la bérézina programmée. Par une simple signature, obstinée, mais c’est un raccourci commode pour l’histoire, Giscard a tué la dernière marque de voitures de prestige française. Le Ier octobre, sa décision irrévocable, a pris de court Daninos et son tuteur. Au Salon, la situation est simplement kafkaïenne: le stand Facel-Vega est en place mais vide; les commerciaux ont ordre de prendre aucune commande ni de vendre une seule voiture -l’usine sera fermée un mois plus tard. Ironie, juste en face, le stand Matra-Sports annonce l’entrée en fanfare de Jean-Luc Lagardère dans la construction automobile avec la Djet de René Bonnet offerte au cosmonaute Youri Gagarine. Non loin de là, Panhard agonise aussi: la plus vieille marque française rachetée par Citroën participe à son ultime salon avec l’élégant coupé 24BT/CT qui fait déjà trop d’ombre à la future DS 21 restylée, et qui sera sacrifié à son tour. Il reste pourtant 124 Facel neuves à vendre, modèle 2+2 à moteur Austin-Healey, au prix prohibitif de 53.000 NF . En comparaison,  considéré comme une voiture de luxe, le cabriolet Peugeot 404 signé Pininfarina coûte « seulement » 18.800 NF. Il s’en écoulera 44 exemplaires. À la fermeture de l’usine en novembre 1964, les 80 restantes seront vendues bradées.

Si la faillite de Facel Vega lui a coûté son château de Montebello, à Jouy-en-Josas, Jean Daninos, n’est pas mort avec Facel-Vega. Flambeur, il n’a pas non plus fini ruiné et s’il ne roulait plus en Bentley, il pilotait une Porsche 911, comme Pompidou. Détenteur de nombreux brevets, il a ensuite collaboré à divers projets jusqu’à partir vivre au Portugal pour développer la firme de 4×4 UMN Alamo. Il a aussi investi des billes dans Motobécane et dans du mobilier de cuisine escamotable. Dans les années 1970, les deux frères Daninos s’engageront comme un seul homme dans un procès contre Gervais après le lancement des desserts glacés Danino. Peine perdue. En 1975, Jean Daninos donnera sa bénédiction à la fondation de l’Amicale Facel-Vega, aujourd’hui véritable mémoire vive de la marque dont elle est propriétaire, ainsi que du nom et du logo. Forte de 590 membres actifs dont la majorité possède soit une Facel-Vega, soit une Simca Sport, soit une Ford Comète, l’AFC évalue à 2900 exemplaires tous modèles confondus, la production des Facel-Vega, et recense à 1800 véhicules connus –depuis l’épave jusqu’au modèle restauré, les Facel encore en circulation.

Jean Daninos est mort en 2001 à Cannes. Son frère Pierre lui a survécu jusqu’en 2005. Trois ans plus tard, la Maison Européenne de la Photographie programmait une exposition intitulée Réalités : un mensuel illustré des Trente Glorieuses. Il y avait beau jeu que le magazine avait lui aussi disparu. Taxé de ringardisme, Réalités, absorbé par Spectacles du Monde avait cessé de paraître en 1978, après 390 numéros.

ALFA-ROMEO GIULIETTA 1300 SPIDER. 1958. Solido. No. 106

À l’époque où Cinecittà regorgeait de starlettes pneumatiques venues du monde entier tenter leur chance sous les sunlights, le spider Giulietta était la voiture préférée des piliers de la Dolce Vita. Pas un film sans sa Giulietta décapotée et vrombissante. Chic, sexy et déluré : le spider Alfa est le plus à la mode du moment. Chez Alfa-Romeo, on se frotte les mains. Descendre en puissance de 1900 à 1300 fut une sacrément bonne idée. Certes, les choses furent faites dans le désordre : premier sorti en 1955, le coupé carrossé par Bertone augurait d’une petite révolution. S’ensuivit la berline, ramassée, compacte, rageuse. Puis le spider, carrossé par Pininfarina et destiné de prime abord au marché US. Stricte 2 places, la Giulietta Spider sera produite jusqu’en 1966 au gré de trois séries et de deux puissances, dont la fameuse Veloce. Curiosité de catalogue : elle changera de nom pour devenir Giulia en 1962 après un restyling homéopathique. Contre toute attente, elle sera remplacée avantageusement en 1966 par le nouveau spider Duetto griffé Pininfarina, et non par le cabriolet Giulietta GTC dérivé du nouveau coupé GT signé Bertone. Seulement produit à mille exemplaires, carrossé par Touring, qui mettra la clé sous la porte suite à cet échec, ce cabriolet ne manquait pas d’allure et reste une rareté.

Produit à plus de 17.000 exemplaires, le spider Giulietta/Giulia 1300/1600 tentera peu de fabricants de miniatures, ce qui reste étonnant au vu de son succès commercial et médiatique. En Italie, outre Politoys avec un spider en plastique au 1/41è particulièrement raté, se focaliser sur le spider 1600 reproduit au 1/43è et en plastique par Sam Toys, autrement plus réussi. En France, on remarquera un spider rallye en plastique soufflé chez Crio et en Angleterre, réduit au 1/66è, un joli spider luxueusement équipé chez Lone Star/Impy. Sinon, c’est Solido qui sut le mieux, et le plus longtemps, tenir la rampe. Présenté en 1958 dans la nouvelle Série 100, le spider Giulietta 1300 est une petite merveille de précision et de fidélité.  Intérieur plastique, figurine au volant, suspensions : le modèle est parfait, proposé en une belle palette de coloris pimpants et joyeux. À l’inverse des autres cabriolets de la même série -Peugeot 403, Simca Océane…-, la Giulietta sera attelée d’un bateau ou d’une caravane bien peu plausible. Elle filera aussi en Espagne chez Dalia. Le temps passant, son remplacement par le spider Duetto n’intéressera que Mebetoys, tandis que le moule Solido s’en ira vivre plusieurs vies : une chez Verem, évidemment, une autre chez le Portugais Metosul. Si s’offrir une vraie Giulietta Spider exigera qu’on débourse entre 70 et 90.000 euros, sa miniature Solido, en bel état et boîte d’origine, réclame un peu plus de 100 euros. Le double, voire le triple, pour une Dalia/Solido.

FACEL-VEGA FACELLIA. 1960. CIJ-Europarc. No. 3.3

Sacrée “bombe du Salon” en 1959, la Facellia est équipée d’un moteur Pont-à-Mousson hélas fragile. Certes les accélérations sont foudroyantes: la voiture monte à 200 en 35 secondes et en 3ème, mais la petite-soeur des grosses Facel, vendue la bagatelle de 20.000 NF, peut toujours démarrer en fanfare : elle chauffe dans les embouteillages en ville. Daninos procèdera au remplacement gratuit de 300 moteurs: “65% des clients qui ne s’étaient jamais plaints des défauts en question, trouvèrent presque tous quelque chose à reprocher à leur voiture…et inondèrent la société Facel de demandes de changement de moteurs” racontera Jean Daninos. Pourtant à la mode, la Facellia est happée par le cinéma. On la voit dans La fille aux yeux d’or de Jean-Gabriel Albicocco avec Marie Laforêt (1961), Douce violence de Max Pecas avec Elke Sommer et Pierre Brice (1962), Chair de poule de Julien Duvivier avec Robert Hossein et Catherine Rouvel ; La baie des anges de Jacques Demy avec Jeanne Moreau (1963), À la française (In the French Style) avec Jean Seberg et Stanley Baker (1964). Rayon sport, malgré une participation victorieuse au Rallye de Monte-Carlo avec Maurice Gatsonides au volant, la Facellia foncera dans le mur, comme dans Week-end de Jean-Luc Godard, avec en prime le plus long travelling de l’histoire du cinéma -300 mètres!. Tourné en 1967, bien après la liquidation de Facel-Vega, Godard profite de Week-end, “film trouvé à la ferraille”, pour moquer Louis Malle et François Truffaut qui roulent en Facellia dans la vraie vie. Une vieille Facel dégueulasse comme vot’femme! vocifère un gamin après que Jean Yanne eut embouti une Dauphine. Carrosserie noire, intérieur rouge, sa Facellia décapotée remonte des files d’embouteillage, dépasse des accidents. Lutte des classes, tuerie routière et bagnoles en miettes. Yanne conduit au klaxon et Mireille Darc engueule tout le monde. Leur Facel finira en flammes dans un carambolage. Mon sac de chez Hermès! hurle Mireille Darc, bourgeoise adultère de la classe moyenne, humiliée par Godard en plein trip marxiste-léniniste. Avec sa musique de bastringue et sa bande-son au klaxon, interdit aux -18 ans, “égaré dans le cosmos” selon la formule du générique, Week-end reste un film de sale humeur que les amateurs de voitures de collection regardent le cœur fendu tant elles y sont sacrifiées.

Aucune marque de miniatures, de Dinky à Norev de Solido à Minialuxe, a reproduit une quelconque Facel-Vega depuis la création de la marque, signal anodin à priori, mais qui, à postériori, jette un éclairage Marchal sur l’attitude générale adoptée par l’industrie et l’administration françaises vis-à-vis de Facel. Comme si l’on n’avait jamais pardonné à un seul homme de vouloir ressusciter le prestige automobile français d’avant-guerre, et surtout, d’avoir réussi à le faire. Maintenant, Daninos avait peut-être refusé aux fabricants de jouets et miniatures autos les droits de reproduction. Tout à fait possible, même. Au finish, l’unique Facel-Vega réduite au 1/43ème reste celle usinée par CIJ-Europarc en 1960. Hasard et ironie : la Compagnie Industrielle du Jouet sera liquidée en 1965, un an après Facel Vega.

Rouge vermillon métal ou gris-argent, pare-brise et tableau de bord en plastique-cristal mono-bloc, intérieur chamois, hard-top en plastique/toit noir amovible, suspensions fermes, pneus noirs : la Facellia de CIJ est un bijou. On la trouve facilement, en excellent état de conservation comme en épave. Sa cote, d’aimable à déraisonnable, est justifiée par son statut unique.

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