DUETTO ENTRE ALFA ET ROMEO

Son nom, Duetto, fut trouvé par un Turinois, nommé Guidobaldi Trionfi -tu parles d’un blaze, à l’aune d’un concours national lancé par Alfa-Romeo en 1965 et auquel participèrent plus de 40.000 personnes, pour baptiser son nouveau spider remplaçant de l’emblématique Giulia de 1962, lui-même successeur de la non moins iconique Giulietta de 1955.

Pour lancer la bestiole, le constructeur milanais avait mis le paquet : tandis que signore Trionfi rentrait chez lui au volant d’un Spider 1600 flambant neuf, Alfa avait embarqué un trio de Duetto, une verte, une blanche, une rouge (les couleurs du drapeau italien et de la pizza Margherita) à bord du paquebot SS Raffaello, nouvel orgueil des mers italien mis à l’eau lui aussi en 1965. À cette croisière tricolore à destination des USA participait le gotha du cinéma italo-européen, Vittorio Gassman, Marie Laforêt, Rossella Falk en tête. Nul se doutait alors que la Duetto accomplirait une carrière longue d’un quart-de-siècle, qu’elle serait plus liftée que les actrices invitées à voguer avec elle et qu’elle devra son statut d’icone absolue à un film américain -on la verra pourtant dans plus de 300 bobines et clips.

Un film réalisé par Mike Nichols et sorti en 1967. Son titre ? Le lauréat (The Graduate). À l’affiche, la jambe de Mrs. Robinson -en réalité c’était celle de Linda Gray, la future Sue-Ellen de Dallas ! un rôle refusé par Jeanne Moreau (et c’est tant mieux) qui fit la gloire de Anne Bancroft, superbe comédienne née Anna Maria Italiano et mariée à Mel Brooks. Signée Simon & Garfunkel, la chanson de la BO, Mrs. Robinson, sera un hit mondial gravé dans toutes les mémoires. Face à elle, un jeune Dustin Hoffman, quasi-débutant au cinéma et ici doublé en français par Patrick Dewaere, dans le rôle de ce lauréat qui pour ses diplômes se voit offrir un Spider Duetto 1600 rouge vif. Le succès fou du film, par ailleurs oscarisé, forgera l’image internationale de la Duetto qui se verra gratifiée dans les années 1980 d’une série limitée « Graduate ». Encore une fois, le succès d’une voiture de sport italienne aux USA sera dû au bouillonnant Max Hoffman, cet émigré viennois qui importait aux États-Unis sous bannière The Hoffman Motor Car Co., Jaguar, Aston-Martin, Facel-Vega, Mercedes-Benz, VW et autres Porsche. Hoffman préférait Lancia à Alfa-Romeo, dont il peinait à vendre la berline Giulietta de 1955. Trépignant à l’idée de faire comme Mercedes et Jaguar qui cartonnaient Outre-Atlantique avec les roadsters 300 SL et XK 120/140, Alfa proposa à Hoffman l’élaboration d’un spider à destination du seul marché américain. Ce fut le spider Giulietta dessiné par Pininfarina, vendu exclusivement par Hoffman en ses show-rooms de Los Angeles, San Francisco et aussi celui de New-York conçu par le grand architecte Frank Lloyd Wright, lui-même amateur de voitures -il possédait une Bentley R-Type, une AC de 1937 et une Panhard Dyna ! Succès fou pour la Giulietta tête nue. En coulisses, Max Hoffman avait une famille installée à Los Angeles. Harry Hoffman était-il son frère ou son cousin ? Set-décorateur pour la Columbia, cet Hoffman-ci avait un fils, prénommé… Dustin. Que la Duetto du Lauréat fût arrivée en direct de chez le concessionnaire californien de la marque milanaise via tonton Hoffman, il n’y aurait eu qu’un tour de roue et de compteur.  Toutes les légendes, même avérées, sont bonnes à prendre.

Parti sur les chapeaux de roue, le nouveau spider du Biscione tombera toutefois sur un os quand la marque de confiserie italienne Duetto s’opposera à l’exploitation de son nom. Des caramels dans le carbu, ça fait pas glop. Exit Duetto même si pli pris, tout le monde continuera à appeler le spider Alfa comme ça, na !. Au début des années 1960, la Giulia Spider, en dépit d’un changement de nom (ex-Giulietta) accusait son âge. Une remplaçante s’imposait. Elle sera dévoilée au Salon de Genève 1966. Son design griffé Pininfarina ramenait alors à deux Alfa exceptionnelles : la 6C 3500 Spider Super Sport de 1959 et la Giulietta Spider Speciale Aerodinamica de 1961. Son allure de soucoupe volante avec sa poupe arrondie lui valut illico deux surnoms : osso di sepia (os de seiche) en Italie et suppositoire en France. Son géniteur, Aldo Brovarone (1926-2020) s’était fait connaître en 1953 chez Cisitalia. Ex-designer industriel pour frigos, passé par la firme Autoar en Argentine, fondée par l’Italien Piero Dusio, par ailleurs inventeur du mot « spider », Brovarone  qui était entré chez Pininfarina en 1954 y restera jusqu’en 1974. On lui devra là le design de la Lancia Aurelia B24, de la Ferrari 400 Superamerica, de la Dino 246 GT, de la Lancia Beta Spider et de la Peugeot 504 ! Spider 2 places, la Duetto avancera cheveux aux vents avec ses phares carénés sous bulbes plexy, son volant bois, son pare-brise panoramique et son coffre immense pour ce genre d’engin hédoniste. Moteur Twin Cam 1600, bientôt 1750 (celui de la Sprint GT) ou moteur 1300 Junior sous le capot. Moins chère, phares « débulbés », cette version 1300 sortie en 1968, toujours en mode « os de seiche », tiendra dix ans au catalogue.

En 1969, la Duetto passera à la vitesse supérieure avec un moteur 1750 (celui de la Sprint GT) et une ablation spectaculaire de sa poupe, désormais taillée à vif encastrant de nouveaux feux arrière, un nouveau pare-chocs, un coffre encore plus vaste. Exposé au Salon de Turin, le Spider Veloce « coda tronca » plongera les duettistes dans un désarroi esthétique profond tandis que Alfa préparait une cure de vitamines vrombissantes avec, en 1971, le nouveau moteur de la berline 2000. L’année suivante, la gamme des Spiders comprenait donc le 1,3l, le 1,6l et le 2l qui tapait les 194 km/h. À raison de 2500 exemplaires par an, c’était aussi le cabriolet italien le plus vendu en Italie, loin devant les Spiders Fiat 124 et 850 Bertone. Quant au Spider Veloce 2000 série II « coda tronca » produit jusqu’en 1982, il sera le plus vendu dans toute l’histoire du modèle avec 38.379 exemplaires. Au début des années 1980, les normes sécuritaires américaines obligeront Alfa-Romeo à retoucher singulièrement son Spider à grands renforts de bumpers et spoilers en plastique noir. Son hard top se fit également des plus rigides. Lourdement fardée, la starlette italienne laissera aussi sur le bas-côté son maillon faible, la 1,3l. Avec désormais deux chevaux de bataille, les 1,6 et 2l., Alfa multipliera ensuite les séries limitées. Quadrifoglio, Graduate, Europa,  Nikki Lauda, Beauty, se paiera un joli bide avec la 1,6l Unificata -600 exemplaires vendus, et abordera la décennie 90 avec un ultime restyling présenté au Salon de Detroit. Cette série IV sortira des lignes avec une ultime série limitée, Spider Veloce CE « Duetto », réservée au seul marché US à raison de 190 exemplaires et un prix bonbon. Sweet revenge…

Étalée de 1967 à 1994 et au gré de quatre séries précises, la carrière de la Duetto aura donc duré 26 ans et se sera vendue à plus de 124.000 unités, toutes versions confondues. À sa suite, la GTV Spider signée Pininfarina et sortie en 1994, ne fera qu’un petit tour de dix années sans marquer les esprits malgré une ligne ravageuse. D’ailleurs, les 60 ans de la Duetto ont rameuté les alfistes de tous bords, enfin reconciliés sur l’autel du vintage-collector à propos de ses liftings successifs et de son cul retroussé.

Au cinéma, la notoriété de la Duetto a amplement débordé le cadre du Lauréat. Voilà peu, elle a même déboulé à son corps défendant dans un excellent film réalisé avec une minutie incroyable par l’Américain Richard Linklater. Sorti à l’automne de 2025,

Nouvelle Vague narre en noir & blanc le tournage en 1959 du premier film de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, tourné en décors naturels avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg. D’un bout à l’autre du film, la reconstitution du Paris de l’époque est bluffante avec ses Simca Chambord et Aronde, ses Dauphines, ses 2 CV, etc…juqu’aux pavés de la rue Campagne-Première, dans le XIVème ardt. Effets spéciaux, IA et mimétisme des acteurs à la clé, on s’y croirait.  Sauf que lors d’une scène à un carrefour (rue de Prony ?) entre les deux acteurs incarnant Belmondo et Seberg, surgit un joli cabriolet qu’on voit parfaitement arriver de face, traverser le plan, tourner à droite (vu de l’écran) en affichant son plus beau profil. Une auto ici totalement anachronique -on est en 1959, vu qu’il s’agit d’une pimpante Alfa Romeo Duetto Spider de 1966 (os de seiche, donc). Le public n’y a vu que du feu. Les cinéphages appellent cela un boo-boo. Le cinéma en est truffé, mais celui-ci manque de tout flanquer par terre. J’ai même failli quitter la salle en signe de véhémente protestation, c’est dire. Que faisaient l’accessoiriste, la script-girl, les monteurs, la femme de ménage, le cantinier ? Et qui est le bonhomme qui a réussi à caser sa Duetto dans un film où elle n’avait rien à faire ? On soit s’attendre à quoi maintenant ? qu’elle soit au casting d’un remake de la Reine Margot au Louvre ou d’un quelconque Astérix déconstruit ?  Quant à creuser du coté geste-subliminal-by-Godard, à part le « monte dans tin Alfa, Roméo » lancé par Brigitte Bardot dans Le Mépris en 1963, on « seiche » ….

De gauche à droite :

ALFA ROMEO SPIDER 2000 Série IV. ARS MODELS. No. 101

À l’exception de Maxi-Car, marque du groupe Golden Dragon made-in-Macau, et qui eut l’intelligence de reproduire en 1992 au 1/43ème et le Spider Duetto 1600 de 1966 et le Spider 2000 Veloce de la série II, on ne peut compter que sur Ars Model pour mettre la main sur un Spider 2000 de la série IV, l’ultime de la lignée, produite par Alfa-Romeo entre 1989 et 1994. Micro-fabricant italien apparu en 1992, Ars Models surfa à ses débuts sur la mode des réplicas en réutilisant les moules Politoys/Polistil au 1/43ème pour une Fiat 500 L et un cabriolet VW 1303 capoté ou décapoté. Par la suite, ARS se spécialisa dans les Alfa-Romeo contemporaines avec notamment, une berline 155, un break 33 et ce Spider 2000 à plusieurs ouvrants, capote noire et robe jaune, rouge ou gris graphite. Au mitan des années 1990, cette miniature collait encore à l’actualité du Spider Alfa, Ultima série, mais les réticences des alfistes furent les plus fortes. Dix ans auparavant, en 1984, le numéro 92 de la revue spécialisée française Minis Plastic-Metal, consacrait une double-page intitulée « Le dernier cri du spider » au énième lifting de la Duetto : « pare-chocs à la Volvo ; cul retroussé ; spoiler avant style chasse-bisons, etc… ». Et de pleurer sur « la fluidité aquatique de la Duetto de 66 » en accusant au passage ces hideuses « normes US menant à défigurer ce qui fut beau ». Au finish, coup de loupe sur deux kits du Spider 2000 de 1983 de la série III, dite Generazione Aerodinamica, réalisés par Record MRF et par   Provence-Moulage qui adaptera ensuite son moule en résine au lifting du Spider 2000 « 1990 ».

ALFA ROMEO DUETTO SPIDER 1600. MEBETOYS. 1968. No. A-18

Aussi curieux que cela puisse paraître, en dépit de son succès d’image et de son succès commercial, la Duetto aura peu intéressé en son temps les fabricants de miniatures. Seuls les italiens Togi et Mebetoys en livreront chacun une superbe reproduction. Celle de Togi, au 1/23ème, était une Duetto décapotée de 1967, proposée en rouge, gris-argent ou blanc. C’est aujourd’hui une rareté, traquée par les alfistes et les collectionneurs et dont la coté oscille entre 400 et 2000 euros ! La Duetto de Mebetoys était elle reproduite au 1/43ème, et proposée en trois versions : Spider 1600 avec hardtop, Spider 1600 cabriolet décapoté et Spider 2000 en livrée cycliste. À cette époque, Mebetoys qui s’était lancé en 1965 avec une Fiat 850 et deux Alfa -la Giulia et la 2600, venait tailler des croupières au vétéran Mercury et au rival de toujours, Politoys. Dévoilée au catalogue 1968 en même temps que le coupé Mercedes-Benz 250 et le coupé BMW 2000 CS, la Duetto fut vendue en d’innombrables livrées de couleurs dont trois nuances de verts métallisés, trois nuances de bleus métallisés, deux ocres, plusieurs rouges, mais encore jaune canari, bronze, blanc, gris métal, vieil or… Aucune variante en revanche pour le hardtop en plastique, invariablement noir. Dotée de quatre ouvrants, de phares globuleux transparents, ses feux arrière peints rouge, son immatriculation arrière carrée de rigueur, son intérieur détaillé avec dossier sièges rabattables, cette Duetto sera donc sans rivale. La concurrence viendra de l’intérieur quand Mebetoys, pas loin d’être avalé tout cru par le géant américain Mattel, transforma sa Duetto en voiture d’équipes cyclistes brandée Giro d’Italia (no. A-65). La mode du jour qui exigeait cette mue sportive avait déjà conduit Mebetoys à dériver ainsi plusieurs de ses modèles comme la Porsche 911 Skis, la Fiat 124 Raid ou encore la Lancia Fulvia HF Marlboro. Commercialisée plus longtemps que la Duetto « civile », la Giro d’Italia roulait aussi pour les cycles Bianchi. Décapotée avec emplacement du coffre transformé en plate-forme portant 3 vélos colorés, robe bleu ciel, jaune citron, orange avec (ou non) capot noir mat, l’Alfa des cyclos était bardée de stickers collés à la va-comme-j’te-pousse, mais ce fut un succès. Il y eut même une version promotionnelle plaquée or et plaquée argent. Évolution du genre : la Duetto Giro d’Italia sera remplacée plus tard chez Mattel/Hot Wheels par une Lancia Beta Giro d’Italia au 1/25ème. Au gré de sa longue carrière et de ses trois liftings esthétiques, le Spider le plus sexy du Biscione laissera de marbre le petit monde du modélisme auto. Il faudra attendre son entrée dans la dimension vintage pour que les uns et les autres se réveillent et multiplient versions, époques et échelles. Ainsi de Bburago, KK, Maxi-Car, Vitesse et la plupart des collections presse Altaya, Hachette, Atlas, DeAgostini, vendues en kiosques ou sur abonnements. Observer maintenant la boite d’origine de notre Mebetoys, signalant en toutes lettres le nom de « Duetto », bien qu’Alfa en ait abandonné l’usage dès 1967….

ALFA ROMEO SPIDER 2000 SNOOPY’S GARAGE. 1983. ESCI.

Fabricant de jouet italien établi en Lombardie depuis 1930, ESCI fut longtemps spécialisé dans les figurines, maquettes et jouets militaires avant de diversifier son offre avec des voitures « civiles » télécommandées. Un temps allié à ERTL, ESCi fermera ses portes en 1993. Dix ans auparavant, la firme avait lancé une série de voitures en métal dédiées aux Schtroumpfs (Puffi en italien) qui connut un joli succès. Une filiale fut alors créée, la C&B Toys, forte d’une licence Disney entrant en concurrence directe avec Polistil. Ce fut un bide et C&B fut liquidée, son catalogue et son outillage repris par Giochi Preziosi, groupe fondé par Enrico Preziosi et devenu leader du secteur. Un groupe familial par ailleurs tout juste racheté par le Chinois SuperHisen… Quoi qu’il en soit, après le bouillon C&B, ESCI poursuivit la politique de licences en décrochant celle consacrée à Snoopy, le célèbre chien de la bédé Peanuts/Charlie Brown créée en 1950 par Charles Schultz et devenue phénomène mondial. En Italie, Snoopy est une idole absolue. D’où la collection Snoopy’s Garage imaginée par ESCI autour d’une demi-douzaine de véhicules pilotés par Snoopy : une Jeep pompiers rouge, une Cox cabrio bleue, une Bugatti verte, une Porsche 911 violette, un avion biplan jaune, une VW Golf cabrio I orange et une Alfa Spider 2000 de la série IV, moulée au 1/45ème et plongée dans un bleu Puffi. Véritable jouets devenus collectors, les Snoopy’s Garage sont encore abordables sur e-Bay. Sourire « snoopy » en prime…